« Des goûts et des couleurs, on ne discute pas. »

Notre ère moderne régie par une injonction de surproductivité paye cette défaillance par un lourd tribut : le temps. Tout est devenu de l’instantané et de la production de masse afin de réguler cette imposition. Le partage des émotions est devenu sommaire, le plaisir aussi a subi les contrecoups de notre frénétique révolution technologique. L’étincelle a disparu du regard, l’exaltation a divorcé de l’imagination et la résignation triomphe. Une nouvelle fois, l’inculture et le manque de curiosité nous ont abattu avec nos propres armes. Triste époque !

Le rapport que nous avons avec le football est devenu superficiel. Ce qui fait la beauté du jeu n’est plus célébré de cette façon si romantique qui portait parfois le football au rang d’art. L’esthétisme magnifiée par Zidane, par Redondo ou Laudrup, la délicatesse de Socrates, la lenteur créative de Juan Roman Riquelme, le tourbillon Johann Cruyff, les envolées folles de Baggio, l’électricité dans les jambes de Ronaldo et tant d’autres héros avec leur façon si remarquable et particulière de divertir ne sont plus contés.

Vivre de football, c’est vivre d’histoires. C’est le récit d’oppositions glorieuses faites d’imagination et de malice. C’est s’émouvoir du geste juste, apprécier l’intelligence en mouvement, prendre en haute estime l’œuvre collective et célébrer les exploits individuels, le dépassement de soi. Le football a mille beaux attributs que l’on perçoit dans nos émotions et dans celles des personnages de nos histoires. Nos contes emprunts de tragédie humaine, d’accomplissements imparfaits sont malheureusement transformés en une litanie de chiffres. On les a substitué par des colonnes de valeurs appelées but, passe décisive, occasions créées, interceptions, arrêts effectués et des pourcentages.

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Pourquoi prendre le temps de regarder un match dans toute sa durée ? Parce qu’il y a autre chose que les résumés n’offrent pas. Savourer un contrôle exquis et apprécier le dosage de la passe dans un angle impossible. Améliorer sa vision de jeu, comprendre l’idée de jeu, assimiler la tactique, débattre sur le contenu, disséquer le jeu dans sa globalité, analyser les mouvements des joueurs, s’émerveiller de la créativité, des risques, de la beauté des gestes. Évoquer les décalages, les ouvertures, la passe en retrait pour réamorcer une nouvelle attaque ou la passe en profondeur pour rompre le rythme continuel.

Un match s’apprécie dans sa globalité comme toute œuvre. N’observer qu’une partie, c’est juger un ensemble incomplet. Marquer un but, faire une passe décisive, récupérer le ballon, adresser un centre, réaliser un arrêt, on peut tous les recueillir et en faire un inventaire. Mais il ne dira jamais comment il a changé l’état d’esprit sur le moment, ni comment la physionomie de la rencontre en a été bouleversée. Le but de Sergio Ramos contre l’Atletico Madrid en 2014, c’est bien plus qu’une nouvelle ligne statistique. C’est un fol espoir au moment où tout semblait achevé et la dégringolade pour des Colchoneros déjà proches de l’extase. Cette tête est miraculeuse pour la dramaturgie de la rencontre.

Un chiffre n’explicitera pas si le but est l’œuvre de celui qui l’a marqué, de celui qui l’a créé, la faute d’un adversaire, un manquement dans la tactique ou tout à la fois. Un gardien qui permet à son équipe de repartir au sol malgré une forte pression adverse, ce n’est jamais apparu dans des statistiques. Un appel pour embarquer un défenseur et libérer l’espace pour le coéquipier, non plus. Temporiser pour garder le contrôle du match, être assez ingénieux pour laisser passer le ballon sans le jouer et tromper l’adversaire, influer sur le positionnement d’une défense en jouant entre les lignes, et la liste est infinie. Tous ces attributs ne figurent pas dans les statistiques et tant mieux. Sinon nous serions submergés plus que nous le sommes déjà, et la liste étant infinie, la tache incommensurable.

Il faut donner son avis sur tout. Et comme tout regarder n’est guère envisageable faute de temps, on fait dans le raccourci. Au lieu de l’œuvre originale, ce sont des résumés, des émissions qui en parlent,  des chiffres pour décrire. La littérature, le cinéma, la musique, subissent aussi les contrecoups de notre inculture.

« Des goûts et des couleurs on ne discute pas. »

Chacun peut donner son avis, sans argument, s’il le veut. Parce que la vulgarisation de ce sport le résume simplement à regarder 22 joueurs courir derrière un ballon. L’exploitation des zones de jeu ne veut plus rien dire. Des circuits de passes ? Trop compliqués ! Réadapter une animation sans faire aucun changement ne veut plus rien dire et l’idée de jeu est devenue obsolète. Alors on peut sortir n’importe quelle assertion sans argument, parce que certains chiffres le prouvent.

On connait mais on ne comprend plus grand chose. Avec Internet, on peut parler des joueurs d’il y a 40 ans ou découvrir les futures promesses, mais expliquer leurs qualités, l’importance dans l’animation de leur équipe, leur rôle dans le jeu de leur équipe, relever la spontanéité dans leur football, c’est plus complexe. Et pourtant tout est devenu bien plus accessible, les matchs des années 70 sont visibles par tous, et n’importe quand. Mais on n’a jamais été aussi ignorant qu’aujourd’hui.

 Tellement de choses se passent lorsqu’un joueur touche le ballon. De par les réactions de ses coéquipiers, de ses adversaires, voila ce qui rend ce sport si riche et si beau. Mais on est entrain de le perdre comme tout ce qui est authentique. Il y a plus d’émissions de football aujourd’hui qu’il y a dix ans. Mais on veut parler de tout, pour intéresser tout le monde, pour faire participer tout le monde, pour prendre l’argent de tout le monde.
Et au final, on ne parle plus de rien. Enfin on parle de rumeurs, de transferts, de soucis dans le vestiaire, de salaires, mais on ne parle plus de jeu. Comme un symbole de notre époque superficielle.

Un commentaire sur “« Des goûts et des couleurs, on ne discute pas. »

  1. trop vraie. et depuis qu’on prend les joueurs pour des machines à stats, on a perdu ce qui faisait la beauté de ce sport. On me disait que la lenteur de recoba est un art quand j’étais petit, dommage que l’on ne puisque voire ce genre de joueur mis au premier plan aujourd’hui.

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