Italie 2016 : le cœur et la tête valent mieux que les pieds.

Del Piero : « Je crois que c’est la plus belle chose qui se soit dégagée de ce groupe. Nous qui vivons l’Euro depuis l’Italie, nous pouvons te le confirmer Gigi, chaque action, chaque geste, chaque match a été vécu avec un pathos jamais vu. Je ne sais pas quoi te dire de plus, je ne vais pas chercher à t’arracher un sourire et à te poser une question sensée dans un moment insensé. D’abord, est-ce qu’on te verra jouer la prochaine Coupe du Monde parce que tu ne peux pas partir dans  ces conditions, et peut être que ce qui était une idée pourrait devenir  une promesse, que tu continues à battre certains records. Ensuite, sur le match, incroyable la parade que tu as faite sur le tir de Chiellini, si tu pouvais nous donner 10% d’explications sur comment tu as fait pour la prendre, parce que ça a été vraiment quelque chose d’hors du commun, tu nous as bien habitués hein. T’es resté sur tes appuis, tu l’as détournée au dessus des buts puis on a égalisé et jusqu’à la 120e. C’est un geste incroyable que je t’ai vu faire tant de fois et qui chaque fois m’ébahit. »

Buffon : « Merci, merci beaucoup Ale, merci du fond du cœur, parce que ce sont des paroles, des mots doux qui en ce moment font beaucoup de bien et qui te donnent la conviction que ce qu’on a fait est quelque chose de fort. On a construit quelque chose sur quoi nous devons continuer à travailler, parce qu’il n’y a rien de plus beau que de partager certaines émotions… »

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A la fin du quart de finale opposant l’Italie aux champions du monde allemand, cet échange fraternel entre Buffon et Del Piero résume avec simplicité mais aussi avec beaucoup de sensibilité le parcours de la Nazionale. De par la brillante idée du football qu’ils ont personnifié et leur message dont la portée va au-delà du sport, ils ont été les vrais champions. Et les plus beaux surtout. « Un groupe ne se forme que si tout le monde parle le même langage et si tout le monde est apte au jeu collectif. On n’obtient rien tout seul, ou alors que des résultats éphémères. » (Arrigo Sacchi)

Les importants moyens financiers et la démesure générée ont déclenché une frénésie dans le monde du football. Le temps n’est devenue qu’une donnée secondaire faisant obstacle à la formation des joueurs, à l’élaboration d’une équipe cohérente et d’un projet de jeu.

L’exemple de Monaco cette saison qui est arrivé à maturité, sans James Rodriguez, avec Falcao qui est passé par nombreuses désillusions et Moutinho désormais remplaçant le démontre. Ces 3 joueurs, recrues phares de l’ère Rybolovlev, ne sont plus, sauf Falcao – pourtant loin de sa meilleure forme mais redevenu très bon – le moteur du projet. Leonardo Jardim, fortement décrié par les médias français au début de l’aventure, a su développer le potentiel de ses joueurs : Bernardo Silva, Fabinho, Mbappé entre autres, a fait de son équipe l’une des toutes meilleures en Europe, l’une des plus attractives et reste en lice dans les 4 compétitions dans lesquelles ils étaient engagés.

L’excès qui accompagne le travail en club est encore plus important en sélection. L’aubaine d’avoir plusieurs joueurs issus d’un même club a souvent allégé la difficulté : l’Espagne a eu une forte inspiration barcelonaise, l’Allemagne munichoise et l’Italie 2012 a été composé de plusieurs joueurs de la Juventus. Les regroupements sont intercalés entre les matchs de championnat, les blessures sont nombreuses, des prétextes sont évoqués pour s’absenter lors des rencontres mineures, la pression accompagne les prestations d’un joueur sélectionnable alors qu’il n’est pas forcément compatible avec l’idée de jeu. Et Antonio Conte a réalisé l’extraordinaire.

Le désenchantement envers l’équipe italienne avant la compétition s’expliquait par une génération moins talentueuse, moins connue et aussi par le désintérêt relatif au Calcio. Cannavaro, Pirlo, Nesta, Gattuso, Matterazzi, Totti, Del Piero, Inzaghi, tous ces personnages de 2006 évoquaient de la personnalité, de l’héroïsme, de la grandeur en plus de leur talent. Avec les blessures de Verratti et Marchisio, essentiels dans la création, dans le contrôle du rythme, pour faire le lien, les figures notables devenaient Bonucci, Barzagli, Chiellini et Buffon. Conte a alors écarté Jorginho, le milieu de terrain du Napoli, censé occuper le rôle de regista (meneur de jeu aux qualités techniques supérieures jouant devant la défense, Pirlo étant la référence). Cette décision a surpris d’autant plus qu’avec les absences de ses deux joueurs phares au milieu, l’importance du napolitain devenait plus déterminante pour créer des opportunités, simplifier la sortie du ballon, faire le lien entre la défense et l’attaque, dicter le rythme, etc.

Conte a illustré l’importance de l’idée de jeu dans une équipe par ce choix fort. Une sélection nationale n’est pas constituée des 23 meilleurs joueurs, Jorginho ayant sa place, mais des 23 joueurs qui adhèrent à l’idée. Le football de Jorginho était complémentaire avec celui des absents, les remplacer était impossible. Plutôt que de forcer deux idées pas totalement adaptées à s’unir, il a sélectionné les joueurs compatibles avec son plan, forcé par les circonstances.

Contre la Belgique, mais surtout contre l’Espagne, on a vu l’Italie loin des clichés qu’on lui attribue d’équipe défensive. Elle n’a pas eu la possession du ballon lors de ces matchs, mais elle savait mieux que son adversaire quoi faire du ballon. Elle forçait l’opposition par sa densité axiale (3 défenseurs, 3 milieux de terrain et deux attaquants tous centraux) à privilégier les ailes, nettement moins productives que l’intérieur pour construire: une possession stérile donc pour l’adversaire. Et les déclencheurs de pressing étaient clairs : lorsque les latéraux adverses touchaient le ballon dans une position plus haute, c’est alors que le processus de récupération s’enclenchait en passant facilement dans du 3-5-2 au 4-4-2. Sans le ballon, tout était préparé, réfléchi, analysé. Pas une surprise avec l’Italie diront certains, mais encore une fois, le manque de temps rend plus inestimable la qualité de leur travail défensif. Offensivement, l’idée était aussi claire, logique. Sans être aussi brillante individuellement que l’Espagne ou l’Allemagne, elle s’accommodait parfaitement aux réalités de l’effectif.

Chaque étape de la progression était respectée en termes de temps et d’espace. Pour sortir de sa surface, l’Italie s’appuyait sur le jeu au pied de Buffon et de Bonucci qu’il y ait 1, 2, 3 ou 4 adversaires en incorporant Barzagli, Chiellini et De Rossi. L’emploi de la triple largeur si chère à Marcelo Bielsa facilitait la salida volpiana. Lorsqu’il y avait une plus grande présence adverse dans cette zone de jeu avec un marquage individuel, le gardien jouait sur les relayeurs qui se décalaient du milieu vers la ligne de touche, alors moins dense.

Cette attention dans les détails, de nombreux clubs de très haut niveau en sont dépourvues. Leur sortie de balle au sol est juste conçue contre 2 voire 3 adversaires. Lorsqu’il y en a plus, le jeu long devient l’alternative. Et cette minutie illustre la Squadra Azzurra lorsqu’il faut construire : l’excellent jeu de tête de Pelle et la prise de profondeur d’Eder s’adjoignent. La triple largeur, premier niveau avec les 3 défenseurs, deuxième niveau avec les relayeurs Parolo et Giacherrini qui s’écartent vers les ailes et le troisième niveau les milieux latéraux Candreva et Florenzi, est encore primordiale pour attaquer. Car ainsi elle engendre de l’espace dans le cœur du jeu pour les attaquants. Étant le plus souvent en 1 vs. 1 contre les défenseurs, le danger devenait immédiat : chercher la profondeur avec Eder ou les relayeurs, jouer sur les ailes avec les milieux latéraux. Voila pourquoi l’Allemagne a composé avec 3 défenseurs pour limiter ces situations.

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Tout ceci est un petit résumé d’un excellent article d’analysport sur l’Italie 2016. Il est certes long mais instructif, clair et passionnant : http://analysport.fr/italie/

Lorsqu’on évoque les relayeurs, on pense toujours milieu du terrain, cœur du jeu, zone axiale. En les faisant sortir de leur positionnement classique, Conte a pu créer de l’espace en les utilisant dans un registre inhabituel. « L’important n’est jamais ce qu’on a mais ce qu’on en fait, surtout dans des délais aussi courts. » L’Espagne, la France, la Belgique avaient de meilleures individualités mais elles n’ont pas démontré autant de qualités collectives que la Nazionale. Les italiens savaient mieux quoi faire avec et sans le ballon : l’idée de jeu. Arrigo Sacchi l’a magnifiquement expliqué à la fin du match Italie vs. Espagne. Ces mots vont au-delà du sport et magnifient de belles valeurs.

Arrigo Sacchi : « Il y a quelque chose qu’on a du mal à comprendre dans ce pays : quand on joue mieux que l’adversaire, c’est plus facile de gagner. On a mérité de gagner, on a mieux joué que l’adversaire. Et pourtant les joueurs les plus techniques et les plus connus, ce sont les adversaires qui les ont. Parce qu’il n’y a pas que cela qui compte dans le football. Il y a l’intelligence, la passion, la motivation, la collaboration et il y a quelque chose qui te guide et qui t’aide : le jeu (l’idée de jeu dans le cas de chaque équipe). Nous, nous avons un grand entraîneur : et nous avons de grandes personnes qui ont interprété son message du mieux de leurs possibilités. Parce que le jeu rend les joueurs meilleurs. Il ne faut pas les enfermer dans les schémas comme je l’ai entendu à de nombreuses reprises dire.

Le jeu rend les joueurs meilleurs. Lorsqu’il s’agit d’une ambition légitime, elle te permet de brûler les étapes vers la victoire. Et elle te permet de chasser la peur. L’équipe n’a pas eu peur. Je peux aussi te parler de la passion, de l’amour (pour la patrie), de la conviction pour ce que l’on fait, de l’enthousiasme.

Il y avait tous ces ingrédients et il y avait une idée géniale. Moi j’en ai eu assez d’entendre dire que Conte avait donné de la motivation aux joueurs. Mais ce n’est pas un psychologue !  L’entraîneur, son rôle est de donner un jeu à son équipe. C’est ça que doit faire un entraîneur. Et lui est entrain d’y parvenir en peu de temps. Ces garçons sont fantastiques parce qu’ils le suivent. Mais je voudrais vraiment que tous le suivent non pas parce qu’ils ont été critiqués, et non pas parce qu’ils ont été décrit comme la pire équipe italienne des 50 dernières années.

Mais je voudrais qu’ils le suivent pour leur culture, pour leur professionnalisme, pour leur intelligence et parce qu’il faut honorer ce maillot. Aujourd’hui, il y avait un pays derrière eux, qui les a poussés. Et j’ai été ému de voir l’élan qu’il y avait.

Il faut dire que Pelle, Eder ne sont pas titulaires dans leur club. Que la grande partie de ces joueurs ne font pas une année aussi bonne en club. Mais aujourd’hui ils ont gagné non pas en volant le match, non pas en se repliant de manière héroïque et en repartant en contre-attaque. Ils ont gagné en jouant mieux, de façon méritée. Et je crois que cette équipe pour son implication, pour son sérieux est un exemple pour ce pays. Cette équipe qui réussit à atteindre des objectifs inespérés.

L’intelligence et les idées sont plus importantes que les pieds (la qualité technique). Et quand on me dit que seuls les pieds comptent, je rigole et je réponds : « lorsque quelqu’un raconte n’importe quoi, on dit bien qu’il est bête comme ses pieds. »

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